Les instrumentistes à vent utilisent leur mandibule pour produire de la musique. Cette production s’inscrit dans le cadre des cinq implications fonctionnelles normales de la mandibule: mastication-agressivité, déglutition-nutrition, communication-phonation, ventilation-respiration et équilibre céphalique-posture. A partir de ce constat, toute perturbation mandibulaire peut être cause et/ou conséquence de dysfonctions de ces cinq implications fonctionnelles. Pour ce qui concerne les instrumentistes à vent la mandibule est particulièrement engagée vis à vis des capacités ventilatoires, de l’équilibre céphalique et de la posture. L’occlusion proprement dite, quant à elle, n’intervient que si les dents perturbent les fonctions mandibulaires, en particulier en cas de serrage prolongé ou de parafonctions.

Les instrumentistes à vent mettent en résonance une colonne d’air en appliquant une vibration à l’une de ses extrémités. Cette colonne d’air peut être divisée en deux parties: l’une, de la partie inférieure du diaphragme aux lèvres, et l’autre, dans l’instrument lui même. Le musicien travaille la colonne d’air interne en faisant appel à plus de 100 muscles dont en particulier les muscles pharyngés et linguaux, l’essentiel du travail se faisant dans la bouche. La colonne d’air de l’instrument quant à elle, peut être ajustée par une série de trous, ou des pistons ou des coulisses ou autres valves rotatives. Entre les deux colonnes d’air, les lèvres et l’embouchure constituent une interface réglable contrôlant le flux d’air commandé par la différence de pression entre l’amont et l’aval.

Les clarinettistes et les saxophonistes parmi les instrumentistes à vent, se caractérisent par l’utilisation d’une anche simple. (Fig 1, 2 et 3).

Cette embouchure est intra-orale en forme de bec, cylindro-conique comportant à sa face inférieure une ouverture rectangulaire limitée par une table parfaitement lisse sur laquelle est ligaturée la base d’une lamelle de roseau dénommée l’anche. La partie proximale de cette anche, qui va en s’amincissant, recouvre l’orifice rectangulaire et peut vibrer librement. La moitié de cet ensemble est porté en bouche, l’anche reposant sur la lèvre inférieure rabattue sur le bord libre des incisives mandibulaires. Les incisives maxillaires sont posées sur le bec (avec ou sans pastille amortissant les vibrations subies par ces incisives) tandis que la lèvre supérieure recouvre l’ensemble.  (Fig 4 et 5)

L’instrument est tenu incliné à 45° pour la clarinette, moins pour le saxophone, la mandibule étant en légère rétropulsion. Au cours du jeu la pression s’exerce de l’arrière vers l’avant pour les dents maxillaires et en sens inverse pour les incisives mandibulaires. Il peut exister des anches de duretés différentes dont le choix dépend de l’instrumentiste et du type de musique interprétée.

La pression de l’air pour produire les sons est obtenue en resserrant la pression autour de l’embouchure ce qui aboutit à plaquer l’anche sur le bec. Les vibrations de l’anche provoquent les oscillations de l’air dans l’ouverture. Il convient d’obtenir une pression d’air de 2 à 5 kPa pour tirer un son d’une clarinette et de 2 à 8 kPa pour un saxophone. C’est la tension des lèvres qui permet de faire varier le volume sonore.

Pour le musicien il doit y avoir une correspondance entre sa position acoustique idéale (celle dans laquelle il produit les sons les plus justes) et sa position de confort postural et fonctionnel. Une enquête de Pégurier (Médecine des Arts n°8. 6-1994) a montré que les clarinettistes souffraient des lèvres et du larynx plus que la moyenne des instrumentistes à vent.

Le confort postural et fonctionnel peut être affecté par des désordres mandibulaires, liés ou non à l’activité musicale. Il est a remarquer que, lors du jeu avec anche simple, les instrumentistes, s’ils ne sont pas dents serrées, établissent un contact direct des dents antérieures avec le bec. Il est donc important de considérer les perturbations occlusales éventuellement liées à l’usage de l’instrument. De plus, la position mandibulaire de rétropulsion implique un risque pour les ATM; d’autant que l’inocclusion créée est aggravée par le contact antérieur sur l’anche. Les conditions sont réunies pour qu’apparaissent des dysfonctions articulaires et musculaires au niveau des ATM si la position est tenue longtemps ou de façon déséquilibrée.

Par ailleurs, un désordre postural général peut affecter la posture mandibulaire et, à ce titre, pénaliser la coordination de l’ensemble des muscles qui interviennent dans la production des sons. Ce désordre postural peut également perturber la tenue de l’instrument et donc la fiabilité musicale de l’exercice.

Examen clinique et prise en charge occluso-mandibulaire du clarinettiste et du saxophoniste.

Comme pour toute consultation d’un patient pratiquant un instrument à vent il conviendra de recourir à une anamnèse particulière liée à la fois à la spécificité de l’instrument et des pratiques, mais aussi aux désordres posturaux qui pourraient perturber le jeu.

L’examen clinique proprement dit visera à observer en bouche la présence ou non de déplacements des dents antérieures, et les signes éventuels de défaut d’hygiène ou de parodontopathie qui compliqueraient la prise en charge. Il est toujours utile de demander au musicien de venir avec son instrument pour observer directement les conditions d’utilisation. Une perturbation du guide antérieur devra être identifiée et prise en charge.

Si besoin, des coronoplasties mineures peuvent être faites sur des incisives dont la forme serait responsable de blessures des lèvres.

Les dents perdues, postérieures ou antérieures, seront remplacées pour faciliter la constitution du rempart alvéolo-dentaire qui permet de contenir la pression intra-buccale. Il est bien entendu que toute intervention prothétique, susceptible d’altérer les performances du musicien, ne sauraient être envisagées sans étapes provisoires capables de valider les options morphologiques retenues. L’implantologie, par les améliorations qu’elle apporte en matière de rétention, devrait limiter les handicaps des instrumentistes à vent équipés de prothèses amovibles partielles et surtout complètes.

Plus que chez un patient ordinaire, un DAM musculo-articulaire, lié ou non à la pratique de la clarinette ou du saxophone, est en mesure de perturber la vie du musicien. Le chirurgien dentiste doit donc d’abord poser un diagnostic sur les désordres décrits. Dans de nombreux cas l’instrumentiste perçoit que la pratique de la clarinette ou du saxophone créé une contrainte sur sa mandibule ou aboutit à des crispations des muscles élévateurs. Cela peut se traduire par une luxation discale par recul du condyle mandibulaire sans calage occlusal postérieur, soit par des crispations des muscles élévateurs travaillant, encore une fois, sans calage postérieur. Une orthèse sera réalisée en fonction du diagnostic établi. Dans les cas de simple désordre musculaire on aura recours à une orthèse de reconditionnement mandibulaire. Pour les cas plus complexes nécessitant le rétablissement d’un calage postérieur pendant le jeu, l’orthèse sera réalisée pour qu’elle permette le travail de l’instrumentiste. (Fig 6)

 

Conclusion

Les clarinettistes et les saxophonistes, par la pratique de leur instrument peuvent créer des situations occluso-mandibulaires difficiles et/ou souffrir de désordres posturaux pénalisant leur art. Le chirurgien dentiste attentif à l’équilibre mandibulaire est capable de faire un diagnostic des difficultés décrites, et, au besoin, soulager un certain nombre de clarinettistes ou saxophonistes.