Dans le post « L’OIM est un masque » du  5 février 2012 nous avons fait référence aux travaux de Berthoz dont l’intérêt nous semble capital dans la compréhension des mouvements et évitements mandibulaires, et que l’exemple de noyaux de cerises, annoncés ou non dans la confiture, illustre cliniquement.

Nous extrayons quelques citations et rappels de physiologie neuro-musculaire de son ouvrage « Le sens du mouvement »  (1997 éditions Odile Jacob sciences) en en rappelant l’idée fondatrice : « le cerveau, à chaque fois qu’il engage une action fait des hypothèses sur l’état que doivent prendre certains capteurs au cours de son déroulement ».  Ce qu’il exprime aussi en disant que  « le cerveau construit d’abord une représentation abstraite de l’intention de mouvement, codée par une série de conditions limites, c’est-à-dire de vitesse et de position de départ et d’arrivée. Ces conditions sont ensuite transformées en trajectoires par des lois qui contraignent le mouvement (minimum de secousse, point d’équilibre, etc…).

Quels sont les capteurs impliqués ?

« Le sens du mouvement, ou kinesthésie, met à contribution plusieurs capteurs : de longueurs et de force dans les muscles, de rotation dans les articulations, de pression de frottement dans la peau, et cinq capteurs dans chaque oreille (l’utricule, la saccule et les trois canaux semi circulaires) qui mesurent spécialement les mouvements de la tête »

Fuseau neuromusculaire (FNM) : Depuis  Sherrington en 1881 on connait le réflexe myotatique qui relie le FNM et muscle agoniste. Les fuseaux neuromusculaires, en série avec le muscle, sont étirés avec le muscle et déchargent proportionnellement à la longueur et à la vitesse d’étirement du muscle. Il existe différentes formes de FNM, certains plutôt toniques, d’autres dynamiques. Leur sollicitation va à la moelle épinière (ME) puis revient au muscle agoniste par une boucle très courte (réflexe)

La vitesse est la dérivée première de la longueur. La décharge du FNM sera maximale avant que la longueur d’étirement ne le soit car la vitesse croit plus vite que la longueur. Quand un muscle est étiré, le temps de contraction compense exactement celui de l’étirement grâce à l’anticipation dynamique rendue possible par le FNM.  D’une façon plus générale, plus un capteur donnera une dérivée d’ordre élevé de la grandeur mécanique qu’il mesure, plus le cerveau pourra anticiper sur la grandeur elle-même à un moment ultérieur. Les FNM ne sont pas passifs. Le cerveau peut modifier leur sensibilité. Ils sont accessibles à l’intention motrice. En effet ils sont dotés de petits muscles à leurs extrémités, innervés par des motoneurones gamma (de la ME) eux-mêmes sous contrôle de la volonté et de l’intention de mouvement par les voies cortico-spinales. L’activation des motoneurones gamma permet au cerveau de simuler un mouvement. Le mécanisme d’anticipation  est une modulation des propriétés dynamiques des FNM en fonction du mouvement, de la tâche et du contexte.

Récepteurs de Meissner et de Paccini : certains sont sensibles aux variations rapides de pression, d’autres à son maintien prolongé ; d’autres sont sensibles au frottement à la caresse, la chaleur, le froid, la douleur…Ils sont plus concentrés dans les parties du corps qui sont les plus impliquées dans la perception tactile : bouche, main, sexe, cuisses, plante des pieds… « La transmission des informations tactiles au cerveau est l’objet d’une intense sélection… (facilitée si on fait attention à l’endroit du corps impliqué). Des mécanismes d’inhibition pré-synaptiques peuvent moduler ou bloquer les informations tactiles avant même qu’elles ne pénètrent dans la ME » « Les récepteurs tactiles contribuent à la perception des forces…mais nécessitent d’autres informations centrales comme le sens de l’effort ou la connaissance de la commande motrice adressée aux muscles »

Les récepteurs de Golgi : situés dans les tendons, donc en série avec le muscle, ils mesurent l’effort qu’exerce le muscle sur l’articulation. Ils déchargent lorsqu’on exerce une force sur l’extrémité du muscle, même à longueur constante. Ils transmettent à la ME des signaux liés aux changements de force (et non la force elle-même).  Les capteurs de Golgi n’ont pas la possibilité comme les FNM d’être réglés par anticipation du système nerveux central (SNC). « Mais on sait que dès l’entrée dans la ME leurs axones sont soumis à un contrôle par le mécanisme d’inhibition pré-synaptique qui permet de bloquer la transmission des messages neuronaux aux premiers relais. Le cerveau peut réguler par les motoneurones gamma la raideur des muscles et donc la façon dont ils vont répondre à une force qui leur est appliqué ».

Il faut par ailleurs ajouter une spécificité buccale: la présence des dents et donc des capteurs présents dans les desmodontes, dont l’importance n’a pas besoin d’être rappelée ici.

«  Mais les capteurs proprioceptifs ne mesurent que les mouvements relatifs des masses corporelles entre elles. Ils ne suffisent pas pour les mouvements complexes-locomotion, saut, course- où le cerveau doit connaître les mouvements absolus de la tête et du corps dans l’espace ».

Berthoz ne cite pas ici la mastication mais nous pensons qu’elle peut aussi être impliquée dans cette notion de mouvement complexe pour lesquels la nature utilise des capteurs inertiels (système vestibulaire)

Capteurs inertiels : (Mach et Helmholz 1930). Les canaux semi circulaires sont des détecteurs d’accélération angulaire et les otolithes des détecteurs d’accélération linéaire. Le changement de vitesse angulaire de la tête est une accélération (degré par seconde) dérivée seconde, et une secousse, dérivée troisième du mouvement (en degré par seconde par seconde). « Le message sensoriel des canaux semi-circulaires est manipulé par le cerveau à la source : mesure des dérivées qui donne une capacité d’anticipation et de modulation du message à la source par la SNC ».

« L’otolithe est aussi un accéléromètre : il détecte la direction de la gravité et donc l’inclinaison de la tête » (inclinomètre). « C’est au niveau des capteurs musculaires et articulaires que sont dissociées les mesures d’angle, de longueur et de force. Les capteurs du système vestibulaire dissocient rotation et translation. »

« Les sens sont des organes spécialisés dans la mesure de variables pertinentes pour la survie…la nature ayant mis en place des mécanismes très périphériques pour effectuer une sélection de ces variables et les dissocier …Le cerveau les recompose en messages plus complexes…et les adapte aux diverses opérations centrales nécessaires à la perception et à l’action ».

« La perception est fonction non pas tant de l’intensité d’une stimulation que de la concordance de celle-ci avec une hypothèse faite par le cerveau »  « La commande motrice de correction de la posture lors d’une perturbation n’est donc plus la simple réponse d’un asservissement à une mesure de l’erreur entre l’état du système et l’état désiré. Elle serait dictée par une comparaison de l’état des capteurs avec la prédiction (faite par le cerveau) »

A la lumière de ces informations on comprend mieux comment les mouvements masticatoires sont automatiquement modulés si la composition du bol alimentaire est connue et annoncé avant sa trituration. On comprend mieux également la gestion des évitements occlusaux entre cuspides, ou vis-à-vis de prématurités muqueuses.

L’OIM est la manifestation d’adaptations posturales mandibulaires (et sans doute plus globales) dont il est fondamental de comprendre à partir de quels capteurs elles sont gérées.

Ces informations et réflexions constituent elles le coeur de l’occlusodontologie?