Il est notoire que la plupart des occlusions inversées, des malpositions multiples, des engrènements profonds ou des béances, pas plus que les édentements ne font souffrir les sujets qui en sont atteints. Mais les désordres liés à l’occlusion sont parfois accompagnés de douleurs. Costen (1) semble le premier avoir publié au sujet des douleurs imputées à des situations occlusales. Depuis, selon les écoles thérapeutiques et les inclinations personnelles des auteurs, l’algologie semble avoir accueilli bien des phénomènes dysfonctionnels attribués trop rapidement à l’occlusion dentaire. Le rôle du chirurgien dentiste est de mettre en évidence et de prendre en charge les douleurs oro-faciales en rapport avec les dents et les maxillaires. A ce titre, c’est une erreur de vouloir traiter une douleur, aigüe ou chronique, pour elle même, en oubliant les éléments bucco-dentaires. Une dent cariée en pulpite ne se traite pas par des antalgiques même s’ils peuvent en atténuer les symptômes douloureux. De même pour une gingivite ulcéro-nécrotique ou une luxation discale irréductible douloureuse. Le chirurgien dentiste, dans le cadre de ses compétences exploite la douleur du patient comme un symptôme permettant d’aboutir à un diagnostic grâce à la mise en évidence de signes cliniques objectifs. Mais, comme l’écrit D. Rozencweig (2) « pour le thérapeute, la persistance de la douleur, en l’absence de signes objectifs, entraîne une connotation psychique ». Le risque est donc grand qu’un piètre clinicien, incapable de mettre en évidence les « signes objectifs » qui permettent de poser un diagnostic et d’expliquer le symptôme douloureux, engage le patient sur la pente de la « connotation psychique ». N’est-il pas troublant, de nos jours, de trouver plus d’articles d’évaluation de la douleur que d’évaluation des fonctions/dysfonctions mandibulaires? Les chirurgiens dentistes ont-ils oublié qu’eux seuls sont capables de poser un diagnostic fiable sur les dysfonctions de l’appareil manducateur; diagnostic qu’attendent (outre les patients) les médecins généralistes, les ORL, les rhumatologues, les kinésithérapeutes, les ostéopathes-posturologues, les podologues et autres ortoptistes? Quel intérêt de se transformer en docteur anti-douleur? Plus facile de manier l’ordonnance que la mandibule?

Avant de se fourvoyer sur la piste de l’algologie psycho-somatique de pacotille qui envahit les nouvelles démarches diagnostiques proposées aux chirurgiens dentistes, il semble important de focaliser nos réflexions sur la douleur en tant que symptôme. En matière d’occlusion, les échelles visuelles analogiques, les questionnaires MPI1, les scores de douleurs ne donneront jamais un diagnostic…ne répondront jamais à la question: « la situation occlusale est-elle liée aux douleurs décrites? »
Prendre la douleur comme un symptôme d’éventuels désordres occluso-mandibulaires plutôt que comme pathologie en elle même, impose de l’étudier selon des axes simples:

1- Où siège la douleur ? Depuis quand date-t-elle ?

2- La chronologie d’apparition et de disparition de la douleur est elle liée:

- aux implications fonctionnelles mandibulaires (mastication, baillement)?

- à une dysfonction mandibulaire (habitudes néfastes, habitudes posturales (sommeil, travail), hyperlaxité…

-  à cause traumatique: accidents de la voie publique ou du sport, chute, extraction des dents de sagesse sous AG…,

- à des épisodes de stress ou de tension nerveuse ou des évènements particuliers?

3- La douleur est-elle augmentée, réduite ou absente lors des tests de provocation et de mobilisation mandibulaire ?
4- La douleur est elle atténuée par la prise de certains médicaments ? Si oui lesquels ? Des médicaments ont-ils déjà été prescrits et qui n’ont pas eu d’effet ? Si oui lesquels ?
5- Des traitements préalables ont-ils modifié la douleur ? Si oui lesquels et comment?
6- La douleur est-elle liée à des signes de pathologies générales?
Les réponses et les observations issues de ces interrogations permettent de repérer la plupart des douleurs liées à des désordres occluso-mandibulaires sans tomber dans les errements de la bobologie.

Cependant, pour un certain nombre de patients, soit parce que l’approximation diagnostique a orienté, par défaut, vers l’occlusion, soit parce que l’ancienneté de la situation douloureuse peut « mimer » des désordres occluso-mandibulaires, il importe que la pertinence et l’acuité des examens, la modestie  et la patience, permettent au clinicien objectif de valider les signes cliniques sans se perdre dans les évocations douloureuses.
Dans notre domaine, même si les algies sont le motif principal de consultation, la douleur n’est qu’un signe qui participe à la compréhension des dysfonctionnements mandibulaires. Elle contribue à l’établissement d’un diagnostic mais ne constitue pas en elle même un diagnostic. Que le doloriste traite les douleurs et l’odontologiste les désordres occluso-mandibulaires…n’est ce pas ce qu’attendent les patients?

Bibliographie:

Costen D; Syndrome of ear and sinus symptoms dependant upon disturbed function of the TMJ. Amer. otol. Rhinol.Laryngol.1934,43:1-15

Rozencweig. D Algies et dysfonctionnements de l’appareil manducateur. Cdp Edit 1994