Madame Evelyne S. 73 ans, est adressée par un confrère en avril 2012. Le courrier d’accompagnement est très clair : cette patiente « présente des prématurités importantes sur 37 et 47, à retoucher, voir couronner ». La praticien précise : « J’ai réalisé une gouttière maxillaire et je l’ai réglée sur le chemin de fermeture et en latéralité canine. La patiente souhaitant un second avis je vous l’adresse ». La patiente se présente à notre consultation avec un document écrit d’une page imprimée retraçant son histoire et intitulé « Malocclusion dentaire ».

On y note, au début, en sept 2010, « lors d’un repas, douleur dentaires très violente mâchoire droite. Atténuation de la douleur dans un temps assez court »

Février 2011, « pose d’une couronne sur 15. Problèmes dès la pose. Meulage = amélioration incomplète : dérapages. Selon la dentiste, pas de possibilité de faire mieux »

Eté 2011 : « douleurs dentaires permanentes pendant plus de 10 jours. Amélioration par contrôle de la mastication et de l’élocution ».

16.09.2011 (nouveau praticien, celui qui nous adresse la patiente) : « meulage de la dernière molaire mâchoire droite : nette amélioration ».

19.09.2011 : « meulage de plusieurs dents à droite et à gauche. Constat : difficultés pour manger, parler, dormir, impression que les incisives sont trop avancées, difficultés pour la langue à se placer, tension au niveau du cou, gêne à l’oreille droite et dans toute la partie droite du crâne ».

27.09.2011 :  » meulages reportés à ma demande »

04.04.2012 : « pose de la gouttière/ajustement »

11.04.2012 : « réajustement de la gouttière »

La suite du document, intitulé « Traitement prothétique » recopie les données des laboratoires concernant les matériaux utilisés pour les prothèses (faux-moignons et coiffes depuis 1991, sur 25, 35,et 15).

En fait, les choses semblent claires pour la patiente qui nous verbalise « une malocclusion à la suite de la pose d’une couronne et de meulages » A notre question : «Quelle est votre préoccupation principale concernant votre bouche » elle répond : « mastication, audition, élocution, insomnies ».

En fait, lors de l’entretien clinique initial cette patiente, d’allure soignée et paraissant équilibrée, (même si nous considérons comme un signe de fragilité psychologique le fait de tenir un journal de ses douleurs ou dysfonctions), n’est pas capable de distinguer ce qui concerne sa bouche ou son crâne. Pour elle, les insomnies sont naturellement liées à la malocclusion…ce qui nous incite à la prudence ; même si nous ne saurions dénier le fait que les observations de la patiente sont peut être « vraies ».

La radio panoramique (19.09.2011) que nous présente la patiente montre que toutes les dents sont présentes à l’exception de 18, 48 et 38. La 28 est grossièrement couronnée et n’est pas concernée par le document écrit de la patiente. Elle doit donc dater d’avant 1991 !

Nous demandons à la patiente de s’asseoir sur le fauteuil d’examen et nous observons d’emblée qu’elle présente un problème postural en position assise. Elle n’en a pas conscience et quand nous lui demandons de s’asseoir, confortablement, bien à l’aise, elle se remet en position inclinée. Nous observons également un problème avec la langue, toujours en mouvement et ne sachant pas comment se placer.

L’examen de la motilité mandibulaire est normal, sans difficultés articulaires. La musculature est à peu près détendue, nous laissant manipuler la mandibule sans trop d’opposition. L’OIM, à première vue stable, mais sans correspondance des points inter-incisifs, est en fait variable et ne permet pas un véritable calage mandibulaire.

La manipulation en ORC du jour, aboutit à mettre en évidence un surplomb qui déplait à la patiente : elle considère que ses dents antérieures sont naturellement en bout à bout ou avec un très faible recouvrement. Cette position d’ORC approchée met en évidence un grossier contact prématuré sur 28. Nous essayons la gouttière et nous observons qu’elle est équilibrée pour une des positions d’OIM. En fait le réglage de la gouttière ne supprime pas vraiment la prématurité de 28 : elle l’a fait éviter.

Nous observons donc une malocclusion liée à des problèmes posturaux et linguaux non pris en charge. Des adaptations permanentes de la position mandibulaire ont permis à l’appareil manducateur de compenser les déplacements dentaires minimes mais continuels. La réalisation de la couronne sur 15 a perturbé cet équilibre précaire et abouti à un myospasme. Les meulages d’équilibration, faits en OIM variable, n’ont pas permis de redonner centrage, calage et guidages à la mandibule. A nos yeux, le retour à des fonctions mandibulaires silencieuses passe par une équilibration en ORC validée.

Nous proposons donc à la patiente d’équilibrer la gouttière,  faite par son praticien, en ORC du jour et d’améliorer ultérieurement ce réglage en fonction du retour éventuel du confort. La patiente accepte. Nous aboutissons donc à une position mandibulaire en recul, avec augmentation du surplomb (compensé par la gouttière).

La patiente (qui est à plus de 250 km du lieu de notre consultation) ne peut être revue qu’en juin.2012. Elle nous signale immédiatement que « c’est mieux pour la langue», qu’elle est soulagée par la gouttière, qu’elle à moins de douleurs de la face, mais que cela « reste difficile pour manger ». Nous contrôlons la gouttière et améliorons son équilibre en ORC. D’autres réglages seront à faire au fur et à mesure que la mandibule se détendra…

Mi-octobre 2012 nous n’avons plus de nouvelle de la patiente ni de son praticien avec qui nous nous étions mis en rapport téléphonique et écrit. Faut-il considérer ce silence comme la marque de l’échec de notre démarche, ou au contraire comme de son succès ? Pourtant, à nos yeux, cette première étape ne cherchait qu’à valider ou invalider notre hypothèse diagnostique de myospasme lié à une malocclusion.

La patiente reconsultera-t-elle?