Il est aujourd’hui permis de penser et de dire que l’occlusion, au sens strict, n’a que peu de rapport avec l’émergence d’un trouble articulaire ou musculaire. Toutefois, les études cliniques ont tendance à effectuer un lien entre des troubles articulaires et certaines dysmorphoses, telles que les béances dentaires antérieures, les inversés d’articulé dentaires, des surplombs incisifs exagérés, ou encore des doubles occlusions. Or, il n’est pas rare que ces dysmorphoses soient d’origine para fonctionnelle, liées à un trouble de la déglutition ou de la respiration. La pratique d’une interception des para-fonctions est déjà une nécessité orthodontique, mais le devient également dans une démarche interceptive ou stabilisatrice des troubles temporo-mandibulaires.
Léa est âgée de 13 ans lorsqu’elle se présente en consultation pour un problème orthodontique. La patiente signale la présence d’une douleur et d’un claquement à la mâchoire en grande ouverture. L’examen clinique orthodontique met en évidence une CLII dento-alvéolaire, accompagnée d’une endo-alvéolie et d’une béance latérale gauche. Celle-ci est entretenue par une interposition linguale, notamment au cours de la déglutition.
EXAMEN CLINIQUE TEMPORO-MANDIBULAIRE
Analyse fonctionnelle de la douleur. La douleur est localisée dans la région goniaque gauche. Elle est bien circonscrite et ne s’accompagne d’aucune irradiation. La douleur, d’une intensité modérée, survient principalement au cours des repas et en rapport avec une mastication du côté gauche. Elle est calmée par l’évitement .
Examen de la mobilité mandibulaire. Les mouvements s’effectuent sans difficulté ni douleurs. L’ouverture est importante (47 mm) et déviée à droite. Un claquement est perceptible en fin d’ouverture. La propulsion est déviée sur la droite également. Les valeurs des déplacements mandibulaires en latéralité sont compatibles avec une bonne physiologie articulaire.
Examen des ATM La palpation articulaire ne révèle aucune sensibilité intra auriculaire ni aux pôles externes aussi bien au repos que lors du déplacement condylien. Le jeu articulaire guidé du côté gauche fait apparaître une augmentation du déplacement condylien mandibulaire au-delà de l’éminence articulaire du temporal. La manipulation articulaire est insensible, aussi bien en translation qu’en compression.
Examen musculaire Les déplacements mandibulaires en latéralité contrées manuellement ne font apparaître aucune sensibilité ni défaut de résistance. Par contre, la morsure d’un bâton de buis inséré au niveau du secteur cuspidé du côté gauche déclenche une sensibilité localisée au masséter superficiel gauche. A la palpation musculaire, on note une asymétrie et un asynchronisme lors des contractions musculaires : le masséter superficiel droit paraît plus développé et contractile . Des bandes tendues d’hyperactivités musculaires sont également présentes bilatéralement avec une sensibilité de contact sur le masséter superficiel gauche.
Occlusion. En OIM : Cl. II dentaire infraclusion généralisée aux secteurs prémolaires et incisivo-canin. Cette infraclusion est particulièrement importante du coté gauche. On note une légère latéro-déviation mandibulaire à droite, accompagnée d’une endoalvéolie maxillaire. En déplacement: défaut de guide antérieur, interférences nombreuses en propulsion et latéralité des secteurs cuspidés distaux.
Fonctions. La respiration est nasale. La déglutition est atypique : la langue est en interposition dentaire, particulièrement dans les secteurs latéraux. La mastication est asymétrique et s’effectue préférentiellement du côté droit.
DIAGNOSTIC: Myosite du masséter superficiel gauche. Hypermobilité de l’ATM gauche.
Hypothèse physio-pathologique : Le comportement lingual semble être à l’origine d’une succession d’interférences au bon déroulement d’une morphogenèse harmonieuse des arcades dentaires. L’endoalveolie et la béance latérale ont favorisé une mastication unilatérale. L’hypermobilité articulaire est provoquée par un entraînement important du mouvement articulaire non travaillant. La musculature constituant les élévateurs mandibulaires présente également une faiblesse du côté non travaillant . Ce défaut acquis de résistance à l’effort rendent la musculature peu tolérante aux variations des comportements; notamment en cas de bruxisme ou d’une toute autre activité manducatrice inhabituelle.
TRAITEMENT DU TROUBLE TEMPORO-MANDIBULAIRE ET DES COMPORTEMENTS DYSFONCTIONNELS
Les recommandations actuelles de traitements sont : pour la myosite : un traitement anti-inflammatoire et antalgique. Une gouttière de stabilisation. Des exercices de relaxation et massage musculaire. Une mise au repos mandibulaire par évitement d’effort et une alimentation molle. Pour l’hypermobilité articulaire : essentiellement une rééducation fonctionnelle. Une mastication bilatérale contrôlée. Des exercices de re-coordination articulaires accompagnés par un renforcement musculaire.
Pour notre patiente nous avons opté pour une solution occluso-orthodontique en première intention. La pose d’un appareillage orthodontique provoquant une inhibition des contractions des muscles élévateurs comparable à la pose d’une gouttière. Après un traitement initial par anti-inflammatoire et antalgique sur une durée de 15 jours. La suite du traitement consista en une rééducation linguale sur la base d’un dispositif orthodontique (cage à langue). L’expansion maxillaire s’effectua dans le même temps que la rééducation fonctionnelle musculaire et articulaire, sur une durée d’environ trois mois. Puis, après la stabilisation orthodontique de l’arcade maxillaire le nivellement occlusal s’effectua par des arcs légers, accompagnés d’élastiques de traction intermaxillaires.
- L’examen clinique de réévaluation fonctionnelle en fin de traitement montre un bon contrôle musculaire de la motricité mandibulaire et articulaire. La musculature est insensible à la palpation et développe une bonne symétrie et synchronisme lors de la contraction. Le claquement en ouverture a disparu, alors qu’à l’examen clinique, la manipulation articulaire du côté gauche peut encore amener condyle mandibulaire au delà de l’éminence du Temporal. Un léger bruit articulaire est perceptible du côté droit, vraisemblablement dû à un remodelage condylo-discal en cours d’évolution. Une réévaluation articulaire est prévue tous les six mois jusqu’à la stabilisation des signes.
Conclusion. Le traitement de certains troubles temporo-mandibulaires peuvent s’intégrer facilement à la pratique d’une orthodontie de qualité. La gestion de ces troubles ne peut se faire qu’avec une bonne connaissance de la pratique d’un examen clinique approprié, ainsi qu’une bonne connaissance du diagnostic musculo-articulaire de l’ATM. La majorité des cas trouvent leur résolution par un rééducation fonctionnelle adaptée, qui comprend aussi bien une ergonomie du mouvement, que des exercices simples de kinésithérapie . Dans ces cas l’orthodontie est intégrée dans une thérapeutique globale visant à réduire aussi bien le trouble musculo-articulaire que les comportements para-fonctionnels et ses conséquences occlusales.
Rappels:
Myosite Inflammation douloureuse généralisée, intéressant tout le muscle ; elle peut également survenir au niveau des attaches tendineuses. Douleur : aiguë. Sensibilité régionale. Amplitude des mouvements : limitation due à la douleur et à l’œdème. Divers : Oedème possible. Associée à un traumatisme ou à une infection, ou à un excès de fonctionnement.
Hypermobilité condylienne Translation articulaire excessive, le condyle mandibulaire dépasse l’éminence articulaire du temporal. Pas de douleur. Bruit articulaire : claquement en fin de trajet d’ouverture et quelquefois en début de fermeture. Amplitude de mouvement : ouverture importante. Déviation du mouvement en fin de trajet d’ouverture et en début de fermeture si l’hyper mobilité est asymétrique.






8 commentaires
carmen touchina a dit:
sept 26, 2012
Voila certes un cas bien conduit mais qui m’amène à vous poser plusieurs questions dont les réponses complèteront ma formation:
1- Pourquoi parler dans votre titre d’un « traitement comprtemental »? A quoi faites vous allusion en évoquant le comportement?
2- La patiente présente un strabisme sur la photo initiale; qui semble réduit ou disparu en fin de traitement. Vous n’évoquez pas ce point important. Le strabisme a-t-il été corrigé? Comment? Etait-il lié aux asymétries fonctionnelles que vous signalez?
3- Votre diagnostic de mysosite ne me semble pas crédible car il suppose soit un traumatisme soit une infection du muscle considéré. Voulez vous dire qu’il y a une inflammation du muscle qui rappelerait une myosite? Dans ce cas vos « recommandations de traitement » seraient discutables. Pouvez vous nous donner la référence bibliographique correspondant à ces recommandations? Pour ma part, et à la seule lecture de votre présentation de cas (donc avec un grand risque d’erreur) j’ai le sentiment que le problème musculaire à gauche pourrait être du à des serrements plus importants de ce coté pour compenser l’inocclusion observable sur les photos. Si la patiente est contrainte de serrer plus fort pour établir la calage occlusal gauche, la musculature homolatérale peut en souffrir. On rejoindrait ici votre assertion selon laquelle un « excès de fonctionnement » pourrait être à l’origine d’une mysosite. Encore une fois: selon quelle référence?
Merci de ce cas instructif pour tous les orthodontistes
elisa a dit:
sept 27, 2012
1 j’ai proposé le terme traitement comportemental pour marquer la différence avec un traitement classique biomécanique. Globalement il s’agit de rétablir la fonction, l’occlusion évidemment mais également la gestion de tous les comportements dysfonctionnels.
2 Le strabisme à été corrigé par orthopsie; je n’ai aucune donnée permettant de lier cette correction avec le traitement.
3 effectivement je n’ai pas été assez précis pour le diagnostic de la myosite. La douleur initiale étant apparue en cours de mastication; puis n’apparaissant qu’en cours de mastication ou à la palpation; il me semble que l’on puisse supposer qu’il s’agisse d’une myosite.
les références sont issues des Guidelines de l’AAOP.
carmen touchina a dit:
sept 28, 2012
Merci de ces précisions.
1- En fait tout traitement de DAM, dans la mesure où il s’adresse aussi à des aspects comportementaux (on souligne à juste titre la dimension plurifactorielle des DAMs), est « comportemental ». Je partage votre réflexion.
2- Je comprends votre prudence quant à une mise en relation entre l’orthopsie et le succès de votre traitement. Je crois pourtant que nous avons là un grand champ de connaissances que nous devrions explorer. On nous cite régulièrement le rôle potentiel de l’innervation des muscles oculomoteurs par le trijumeau: peut-on y chercher des relations avec les fonctions ou dysfonctions des muscles masticateurs? Je pense que nous aurions grand intérêt à mieux coordonner nous connaissances et prises en charge avec les orthoptistes. Pour ma part j’ai quelques cas de DAM pour lesquels la collaboration avec les orthoptistes me semble avoir été décisive. Les travaux de Berthoz (collège de France) pourraient aussi, peut être, inspirer des travaux de recherche dans notre discipline.
3- les guidelines de l’AAOP sont disponibles en anglais. je porpose la traduction ci dessous pour le paragraphe consacré à la myosite:
« Critère diagnostics pour la myosite. Tous les points ci dessous doivent être présents:
- Douleur, en général continuelle, dans une zone musculaire localisée, consécutive à une blessure ou une infection
- Sensibilité diffuse du muscle entier
- pour les muscles masticateurs, douleur augmentée lors des mouvements mandibulaires
- limitation, de modérée à sévère, de l’amplitude des mouvements, consécutive à la douleur ou au gonflement. »
La description que vous faites de votre patiente ne nous guiderait-elle pas plutôt vers le diagnostic de « myalgie locale » (référence 11.8.4 des guidelines que vous citez)?
Merci de cet échange que vous permettez autour de cette notion capitale de diagnostic.
elisa a dit:
sept 28, 2012
tout cela reste reste très « universitaire ». Il est difficile d’établir une semiologie basée sur les sensations du patient.Du coup; tout se discute.
Personnellement;je pense qu’un diagnostic doit être à visée thérapeutique et donc aider le clinicien; tout seul dans son cabinet.
Pour faire simple; les douleurs musculosquelettiques (en particulier) sont sous l’influence de la neurophysiologie des comportements adaptatifs; et leurs conséquences dans les états limites que sont le stress; l’anxiété et la dépression.
A ce titre vous trouverez dans le manuel du DSM IV-R le diagnostic du « trouble douloureux »
Comme vous pouvez le constater j’utilise des echelles visuelles analogiques pour la douleur
Je différencie trois sortes de douleurs
Les douleurs continues
Les douleurs spontanées
Les douleurs provoquées
Les douleurs continues: une évaluation médicale de la dépression est tres fortement recommandée avant toute intervention
Les douleurs spontanée: une évaluation de l’etat de stress est recommandée; l’objet du stress est il identifiable? est il géré? le patient se reconnait il comme anxieux…. etc
le pronostic du traitement dépend de la gestion globale du cas.
Les douleurs provoquées par le mouvement: il s’agit d’une douleur aiguë
c’est le cas pour notre patiente; il n’y a pas de dimension psycho-sociale; une douleur purement organique. le traitement est bio-medical classique.
Carmen touchina a dit:
sept 30, 2012
Oui tout se discute. Mais il est très rassurant de pouvoir bénéficier de « crtiteres diagnostiques » qui établissent clairement des diagnostics, fussent ils établis par des universitaires. Pourquoi ne pas s’appuyer sur de tels travaux qui clarifient les discussions, et singulièrement pour les praticiens qui sont, comme vous le dites, tout seuls dans leur cabinet?
Pour ce qui est de la douleur, dont vous précisez qu’elle est « purement organique » dans le cas de votre patiente, je ne vois pas pourquoi elle constitue le premier point de votre présentation de cas, ni pourquoi vous semblez y attacher tant d’importance dans votre dernier commentaire. Oui la douleur est un symptôme très fréquent des DAMs mais de la à en faire un inventaire plus précis et plus complet que le diagnostic clinique lui même…
La conduite efficace de votre traitement montre que votre action principale à consister à rétablir des conditions occluse-mandibulaires physiologiques (centrage, calage,guidage) et non a traiter la douleur. C’est la raison de votre succès.
elisa a dit:
oct 1, 2012
savoir faire un diagnostic de la douleur me semble primordial. D’abord pour effectuer un diagnostic différentiel avec toutes les douleurs oro-faciales. D’autre part pour différencier les douleurs organiques des « troubles douloureux » qui nécessitent une prise ne charge plus large. Faire l’impasse sur ce diagnostic expose le praticien a l’erreur de diagnostic, qui peut etre grave en cas de pathologies tumorales par exemple; mais il expose également le praticien aux patients sensibles aux effets placebo ou médico-addictifs; comme ces patients qui n’arrivent plus a se défaire de leur gouttière.
Pour revenir à ma patiente; le premier objectif etait de traiter le trouble musculaire. J’ai pris comme base thérapeutique le fait qu’une orthèse de stabilisation avait pour effet premier une inhibition reflexe des muscles elevateurs de la mandibule. Or; la pose d’un appareillage ODF a exactement les mêmes effets; particulierement dans les premières semaines. J’ai donc fait l’economie de l’orthèse en première intention.
Je l’ai fait parce que ma patient ne présente pas un « trouble douloureux » c’est a dire une dimension psycho-sociale dans le contexte douloureux. Le traitement a été rapide.
J’ai ensuite traité le problème orthodontique pour ce qu’il est. le résultat occlusal obtenu est tres à distance de la resolution du trouble. Il ne peut y avoir de lien. Je suis persuadé que le bénéfice occlusal et la reéducation fonctionnelle seront favorable au maintien d’une bonne santé manducatrice future.
j’ai trouvé qu’il était intéressant de presenter ce cas d’un traitement « sans gouttière »
Carmen touchina a dit:
oct 2, 2012
Je souscris tout à fait à votre explication et la façon dont vous envisagez le rôle de l’appareillage ODF par rapport aux éléments musculo-squelettiques de l’appareil manducateur. Et c’est effectivement pour ça que votre cas est très intéressant.
Je comprends aussi parfaitement que ayez à cœur de ne pas vous engager dans un traitement pour lequel des symptômes douleureux cacheraient en fait « un trouble douloureux ». Et c’est vrai qu’il faut mettre en garde nos consœurs et confrères contre ce genre de prise en charge à risques. Pour ce qui me concerne, des que j’ai le sentiment que les douleurs sont l’expression d’un mal être qui dépasse les conditions physio-pathologiques habituelles des DAMs je ne prends pas en charge le patient et l’adresse à son médecin traitant en lui faisant part de mes obsservations. Je considère que c’est à lui d’orienter le patient en fonction de son dossier global que je ne connais pas malgré les infos de mon anamnèse. C’est sans doute pour cela que je refuse de m’apesentir sur les aspects douloureux s’ils sont l’expression d’un « trouble douloureux ». Je suis praticienne de chirurgie dentaire et non psychologue.
Traitement comportemental d'un trouble temporo-mandibulaire ... | Orthodontie fonctionnelle | Scoop.it a dit:
oct 8, 2012
[...] Or, il n'est pas rare que ces dysmorphoses soient d'origine para fonctionnelle, liées à un trouble de la déglutition ou de la respiration. La pratique d'une interception des para-fonctions est déjà une nécessité orthodontique, … [...]