Jeanmonod, dans son ouvrage Occlusodontologie clinique (cdp edit 1988) signalait au chapitre des habitudes nocives le cas des violonistes. Nous avons à plusieurs reprises dans notre exercice rencontré des violonistes qui consultaient pour des DAMs. Il faut souligner, et nous nous en sommes déjà faite l’écho sur ce blog, le fait que toute pratique d’un instrument de musique peut provoquer des troubles fonctionnels.(trompette et cor) (flûte) (clarinette et saxo) (hautbois) Le violoniste joue en général de son instrument en le « coinçant » sous la mandibule, sur la clavicule gauche. Les cordes sont mises en vibration par le frottement de l’archet ou par le pincement des doigts. Les doigts de la main gauche, excepté le pouce, servent à raccourcir la longueur des cordes pour produire différentes notes.

« Le geste du musicien est à l’origine du son qu’il désire avoir. L’objectif est de créer le geste pour qu’il corresponde à une conception que l’on a du son en tant que phénomène physique et musical. Ce travail est réalisé par le cerveau, qui est responsable de la construction des réflexes qui nous permettent de jouer. Grâce à l’analyse qu’il opère au départ de la partition, le cerveau prend en compte les données physiques pour que le geste soit adapté au son. Tout se passe comme si le cerveau engrangeait un certain stock de gestes possibles, dans lequel il puiserait celui qui semblerait le mieux convenir au contexte musical envisagé. Pour concilier geste et intention musicale, il faut considérer l’aspect technique et l’aspect spontané du geste, puis analyser chaque partie du geste considéré dans son aspect physique, tout en ayant conscience de son inscription dans une finalité musicale… L’artiste ressaisit tout d’abord la sensation juste à partir de l’image et de l’idée mentale créées par sa sensibilité musicale, puis il exécute dans la réalité extérieure le message qui était déjà en lui. Grâce à ce travail conscient qui permet le rétablissement de l’unité intérieure de l’instrumentiste, le violon peut devenir le moyen d’expression de son être tout entier. La qualité du son dépendra de la qualité du geste…

Aucun équilibre corporel véritable n’est acquis tant que le musicien reste contracté. Le corps crispé est alors prisonnier des tensions causées par cette crispation. Celle-ci bloque en conséquence le jeu instrumental avec toute son expression et sa sensibilité. La décontraction idéale n’est pas un état de passivité ou de mollesse, mais un état parfaitement dynamique issu d’une tonicité posturale appropriée, qui rendra toute action fluide et harmonieuse. Pour être tonique et décontracté, il est nécessaire que l’opposition correcte des masses musculaires qui donne le tonus lié à la détente, permette l’absence de serrage et de crispation. Le musicien doit donc concilier harmonieusement tonicité et détente, en réalisant d’abord l’état contraction souvent inconscient qui gênerait l’expression de son art… Quand le musicien vit une crispation, il ne peut plus s’exprimer, son jeu est bloqué, et son corps prisonnier est fermé à toute perception sensorielle. Un seul muscle contracté suffit pour dérégler les facultés de l’artiste comme la sensibilité ». (in: « Prévenir les pathologies du violoniste » d‘Olivier Parrot. Mémoire du CEFEDEM Rhône-Alpes 2002)

Le violon et l’archet ont avec le corps un contact d’une telle intimité (en particulier par la mandibule) que toute tension, toute crispation corporelle se ressent immédiatement dans le jeu. Les pathologies les plus classiques du violoniste sont les crispations, les tendinites et ténosynovites et le syndrome du canal carpien. Selon le service de chirurgie orthopédique de Montpellier 88% des violonistes souffrent de phénomènes douloureux, souvent à cause d’une posture anti-physiologique.

Pour R. B. SULEM (in « Physiologie et art du violon » Alexitère Edit. 2002) le violoniste doit s’interroger en permanence sur sa posture: «Suis-je bien en équilibre ? Puis-je gagner un peu en longueur et me redresser, en largeur et ouvrir ma position ? Est-ce que je suis figé ou disponible dans une position transformable et souple ? Suis-je en train de jouer en apnée ? Est-ce que je fixe la partition ? Le pupitre est-il à la bonne hauteur ? Suis-je en train de coincer mon violon ? de serrer les dents ? de faire des grimaces ? Est-ce que ma tête est libre ? S’écrase-t-elle sur la mentonnière ? Mon dos est-il bien large et soutient-il ma position ? Comment se présentent mes épaules ? Sont-elles à la même hauteur ? Est-ce que je crispe le pouce sur le manche ? Est-ce que je serre mon archet ? Est-ce que je sens dans mes doigts les vibrations de la corde ? L’archet prolonge-t-il mon bras ? Comment se présente « l’effet poids » ? Est-ce que je me sens bien en jouant ? Est-ce que je peux rendre mon jeu plus facile ? Est-ce que j’utilise tout mon espace ? »

Ces informations ne peuvent être exclues des réflexions diagnostiques concernant les demandes de nos patients violonistes se plaignant de DAMs. Notre rôle de chirurgien dentiste est de rechercher en quoi le DAM pourrait être imputé à un défaut de posture globale du musicien qui consulte. Mais, inversement, nous devons étudier sélectivement la posture mandibulaire et l’implication de l’occlusion dans cette posture ou des crispations lors des heures passées par le violoniste à son travail quotidien. Une réflexion pluridisciplinaire est donc indispensable entre les musiciens, les ostéopathes, les orthopédistes et les chirurgiens dentistes, chez les patients qui souffrent lors de la pratique du violon.