Les lésions cervicales non carieuses (LCNC) sont des pertes de substances dentaires localisées à la jonction amélo-cementaire et ne faisant pas intervenir de processus carieux. Egalement nommées mylolyses ou abfractions, ces lésions sont fréquentes et amènent souvent le patient et le praticien à s’interroger sur l’étiologie du phénomène. Depuis les travaux de Lee et Eakle, de Mc Coy puis de Grippo, l’idée d’une implication occlusale dans l’apparition et dans le développement des LCNC s’est largement répandue dans l’esprit des praticiens, jusqu’au très respectable Glossary of ProsthodonticTerms. Selon ces auteurs, les dents subissent des forces fonctionnelles susceptibles de mettre la structure de la dent en flexion et en tension/compression. Les auteurs ont suggéré qu’en raison de la fragilité de la dent dans la zone cervicale, ces contraintes étaient la cause primaire de l’apparition des LCNC. D’autres travaux ont pu corréler la présence de LCNC avec le bruxisme, le schéma occlusal de type fonction de groupe, les facettes d’usure liées à des interférences non travaillantes…

Abrahamsen a mis en évidence plusieurs incohérences dans cette théorie de l’étiologie occlusale. En tant qu’éminent spécialiste de l’usure occlusale (para)fonctionnelle et praticien-prothésiste ayant une grande connaissance de l’occlusion dentaire, son avis mérite d’être écouté d’autant plus qu’il s’accommode très bien des travaux de recherche réalisés par John Dzakovich :  (article disposnible sur ce lien)

Selon cet auteur, les LCNC sont causées par les particules abrasives contenues dans les pâtes dentifrices. Le modèle utilisé in vitro est une machine à brosser des dents extraites. Un groupe test est constitué de dents brossées avec dentifrice, le groupe contrôle est constitué de dents brossées sans dentifrice. Aucune lésion cervicale n’a été observée dans le groupe contrôle. Des LCNC caractéristiques sont apparues dans le groupe test, quelque soit le type de dentifrice utilisé dans la mesure où ils sont tous plus ou moins abrasifs. La direction et l’intensité des forces appliquées à la brosse font varier les contours et l’étendue des lésions cervicales.

C’est en réalité Miller en 1907 qui fût le premier à se pencher sur ce phénomène et conclût à une abrasion cervicale liée aux particules abrasives présentes dans les poudres et pâtes dentifrices. Les travaux de Dzakovich confirment cette hypothèse. De nos jours, l’utilisation des pâtes dentifrices s’est généralisée. La composition des dentifrices est très variable d’un produit à un autre mais tous contiennent des particules abrasives (de 20 à 40% de la composition totale) sensées améliorer l’élimination du biofilm bactérien. La demande sans cesse grandissante du grand public pour les dentifrices réputés blanchissant amène les fabricants à augmenter le taux d’abrasivité des pâtes. Le taux d’abrasivité est indiqué sur de nombreux dentifrices (pas sur tous) sous forme de l’acronyme RDA (Relative Dentin Abrasion), suivi d’un chiffre.

RDA <20 très peu abrasif, RDA 20-40 faiblement abrasif, RDA 40-60 moyennement abrasif, RDA 60-80 abrasif, RDA >80 très abrasif. Il faut choisir un dentifrice ayant un RDA inférieur à 60. Le Dr John Dzakovich préfère utiliser une lotion fluorée (Elmex, Listérine…) pour remplacer le dentifrice.

Même si le modèle expérimental in vitro écarte des paramètres biologiques pouvant avoir un impact sur le problème tels que la salive, l’alimentation, la force appliquée sur la brosse, les caractéristiques des poils de la brosse… il présente des preuves irréfutables que le brossage seul suffit à provoquer des LCNC. Cependant, il est fort probable que la composante occlusale joue un rôle initiateur ou aggravant dans la pathologie mais celui-ci doit être confirmé par des études scientifiques. Avant cela, l’étiologie abrasive liée aux pâtes dentifrices doit être privilégiée.

La thèse d’exercice du Dr F. Joly, disponible sur le net par ce lien propose une analyse approfondie de toutes les composantes diagnostiques, étiologiques et thérapeutiques du problème . A sa lecture, différents facteurs cliniques sont à considérer dans l’apparition et le développement des LCNC :

–          une jonction amélo-cementaire incomplète est  plus propice à l’apparition de LCNC

–          une fragilité parodontale héréditaire ou acquise favorise par rétraction gingivale l’apparition de LCNC

–          un contexte érosif avec pH bas (alimentation, reflux gastrique …) constitue un facteur prédisposant

–          un brossage traumatique horizontal

–          un dentifrice hautement abrasif

–          un contexte occlusal aggravant : bruxisme, parafonctions, interférences non travaillante

Qu’en pensez-vous ? Pensez-vous que l’étiologie des LCNC puisse avoir une composante occlusale ?

Bibliographie :

–          Miller WD : Experiments and observations on the wasting of tooth tissue variouslydesignated as erosion, abrasion, chemical abrasion, denudation, etc. Dental Cosmos Jan, Feb March (3parts), XLIX :1-23, 1907.

–          McCoy G : On the longevity of teeth. J Oral Implantology 11(2) :248-267, 1983.

–          Lee WC, Eakle WS : Possible role of tensilestressin the etiology of cervical erosivelesions of teeth. J Prosthet Dent 52(3) :374-380, 1984.

–          Grippo JO : Abfractions : a new classification of hard tissue lesions of teeth. J Esthet Dent 3(1) :14-19, 1991.

–          Abrahamsen TC : The worn dentition – pathognomonic patterns of abrasion and erosion. Int Dent J (4) :268-276, 2005.

–          Dzakovich JJ, Oslak RR : In vitro reproduction of the non-carious cervical lesion. J Prosthet Dent100(1):1-10. 2008