Nombreux sont les cas de désordres occlusaux liés à une déglutition atypique. Une déglutition atypique correspond en général à la persistance de la déglutition de type infantile, celle qui est en place dès la vie intra-utérine et qui consiste à interposer la langue entre les arcades pour avaler. Différents processus, trop longs à détailler ici, se succèdent depuis le suckling initial jusqu’à la mise en place de la déglutition dents serrées qui suit normalement l’éruption des dents cuspidées lactéales et permanentes. Incontestablement des conditions environnementales (éruption des dents, alimentation, usage de tétines, etc…) et même génétiques influencent la persistance d’une déglutition avec langue interposée.
Cette déglutition avec langue interposée est lourde de conséquences en terme d’occlusion. Au point que la rééducation de la déglutition est devenue un acte courant de l’occlusodontologie. Quand et comment faut-il rééduquer la déglutition? Le problème n’est pas simple car, pour stabiliser une occlusion problématique il faut que la déglutition soit maîtrisée, et dans le même temps la déglutition ne peut être rééduquée que si l’occlusion est stable.
Voyons les faits; l’interposition linguale pénalise la mise en place des dents selon plusieurs modalités:
1 – le volume lingual interposé empêche l’égression normale des dents, et même dans certains cas, la croissance des procès alvéolaires: une inocclusion s’installe à l’emplacement de la langue. Plus ou moins visible, cette interposition pénalise l’établissement de l’occlusion et de la mastication fonctionnelle.
11-Si l’interposition concerne les deux cotés de l’arcade la situation habituelle est celle d’une occlusion maintenue par quelques points d’appuis en OIM. Paradoxalement il est assez courant, dans ces situations impressionnantes, qu’il n’y ait pas de défaut de centrage et calage simultanés. Le diagnostic de déglutition avec langue interposée est alors facile à faire. On peut aussi observer dans situations rares, une double situation occlusale: une OIM qui en respecte les normes habituelles, et une seconde, parafonctionnelle, liée à une déglutition atypique.
12-Si l’interposition est unilatérale, le diagnostic est parfois plus difficile à faire lors de l’examen de l’OIM car l’inocclusion peut y être masquée. Par contre le diagnostic est facile à établir en ORC car la place de la langue devient évidente. Le centrage et le calage simultanés sont alors impossibles. Les cas de DAM sont assez fréquents, plus ou moins pénalisants.
13- Si le volume lingual crée une béance antérieure il est en général aisé de le mettre en cause (mais il peut aussi s’agir de la succion de doigts). La situation est pourtant compliquée par le fait que certaines béances n’existent pas en OIM mais apparaissent en ORC. La perturbation de la position mandibulaire liée à la dysfonction linguale, là encore, n’apparait que par la manipulation de praticien. Si la béance est importante il ne reste que quelques dents cuspidées pour assurer le centrage et le calage mandibulaire. La langue désorganise l’occlusion mais protège simultanément les dents de l’usure fonctionnelle. Par contre toute intervention peut mettre en péril l’adaptation acquise. La moindre extraction, restauration ou prothèse peut être à l’origine de DAM.
14- Si la dysfonction linguale crée un surplomb antérieur, on trouve encore une situation clinique plus complexe à dépister pour la simple raison que l’OIM peut masquer l’inocclusion liée au surplomb: il y a bien un surplomb antérieur mais il s’accompagne d’une inoclusion qui ne concernerait pas les canines; alors qu’en ORC l’inocclusion canine est flagrante. Cette situation clinique, très fréquente, est sous estimée par bon nombre d’auteurs qui attribuent à l’appui mandibulaire sur les dents maxillaires antérieures (dont les premières prémolaires) le rôle d’un soit disant guide anti-rétrusion. (GAR) En réalité les contacts antérieurs et prémolaires en OIM, loin de traduire une situation de protection articulaire liée au GAR, sont la marque d’une utilisation dysfonctionnelle de la langue.
2- La dysfonction linguale ne crée pas obligatoirement de zone d’inocclusion mais avec le temps latéralise les dents. Ce processus peut concerner une arcade ou l’autre ou les deux. Dès lors il est morphologiquement impossible d’établir une intercuspidation.
3-La déglutition avec langue interposée est à l’origine de l’absence d’usure fonctionnelle de tout ou partie des dents. La situation la plus préjudiciable est celle, où, seule une partie des dents sont « protégées » par la langue (dents neuves) tandis que d’autres portent des traces nettes de parafonction. Ceci est responsable d’un défaut de calage, centrage mandibulaire. La porte est ouverte pour les DAM.
Le dépistage de la déglutition atypique se fait dès l’entretien clinique en observant les contractions des lèvres et muscles péri-buccaux lors de l’élocution et de la déglutition de la salive. Il est capital de noter cette dysfonction linguale pour chaque patient; atteint ou non de DAM.
La difficulté majeure, une fois de diagnostic de déglutition atypique posé, est de savoir à quel moment rééduquer cette déglutition. Et nous sommes très surpris (défavorablement) d’entendre nombre de nos patients décrire l’échec de telles rééducations entreprises par des orthophonistes à la demande d’orthodontistes qui ont dépisté le problème. Ou de rééducations conduites par des orthophonistes sans avis occlusal préalable.
En effet, il existe un dilemme très important qui préside à cette rééducation: comment peut-on recommander de déglutir dents serrées si le serrage de ces dents aboutit à une défaut de centrage ou de calage ou des deux simultanément?
C’est à nos yeux une erreur clinique majeure que de prescrire une rééducation de la déglutition s’il n’est pas possible, au préalable, d’établir une intercuspidation stable qui centre les condyles mandibulaires dans leurs fosses glénoïdes. Et, puisque référence est faite à la situation articulaire, il faut insister sur le fait que cette rééducation ne peut être faite en IOM si elle est pathogène.
Une rééducation de la déglutition ne peut parvenir à ses fins que si l’occlusion a, au préalable, été équilibrée selon les critères suivants:
- IOM stable
- qui permette le centrage confortable des ATMs
La langue est un ensemble musculaire trop puissant pour qu’on se risquer à le solliciter si la sangle musculaire mandibulaire ne peut être exploitée dans les conditions occlusales optimales.






2 commentaires
Jojo28 a dit:
avr 10, 2012
Merci pour ce bel article très enrichissant. Sujet pratiquement non abordé pendant mes études dentaires…
HANS BLOCK a dit:
avr 10, 2012
Votre jugement me conforte dans le sens d’un grand besoin de formation initiale en occlusodontologie. Les enseignants de la discipline font sans doute ce qu’ils peuvent. Mais nous savons bien les difficultés de suivre les patients dans les dispensaires dentaires. Par ailleurs, à ce que j’ai entendu dire, les études dentaires enseignent l’occluso morphologique avant que les étudiants ne soient en contact avec les patients. Comment ensuite replacer des données morphologiques dentaires sur une réflexion clinique qui porte avant tout sur les fonctionalités mandibulaires? C’est une gageure qui rend pratiquement inaudible les informations occlusales préalablement apprises de façon formelle et non clinique. Il faut dire que c’est sans doute une matière très difficile à enseigner hors de la présence du patient. Je pense que les difficultés prothétiques sur implants sont de nature à rappeler que l’occluso est une approche aussi fondamentale que la paro avant l’établissement du plan de traitement.
Et pour revenir à notre sujet je tiens à souligner qu’il est inadéquat d’émettre une opinion occlusale au sujet d’un patient sans savoir la relier à sa façon de déglutir.