Le Fil Dentaire est une revue mensuelle gratuite distribuée aux chirurgiens dentistes. Sa grande diffusion en fait un des acteurs incontournables de la formation continue. On y trouve en général des articles de bonne qualité proposés par des auteurs et praticiens de renom. En ce qui concerne l’occlusion, la revue semble avoir fait de Cyril Gaillard son auteur référent. Ce praticien installé à Bordeaux, qui a le mérite de présenter son exercice sur un site internet ambitieux, développe en matière d’occlusion un concept personnel dérivé de la philosophie de Jankelson et utilisant les moyens techniques qui s’y rapportent.

Le dernier article intitulé « l’occlusion neuromusculaire » publié dans le n° 70 de février 2012 du Fil Dentaire mérite qu’on s’y arrête car il nous semble représentatif de dérives conceptuelles et cliniques qui doivent être discutées.

Mettons de coté l’étrange notion de « peuples civilisés » qui revient à deux reprises, d’autant que la seconde assertion est assez inquiétante: « Comme nous l’avons observé, de 85 à 90% des sujets d’une population civilisée ne sont pas sains ». Restons en à la notion de « sain ». Pour l’auteur n’est pas « sain » un sujet porteur « d’anomalies de l’occlusion ou de dysfonction temporo-mandibulaire ». Est-on « malade » quand on présente une anomalie de l’occlusion ou une dysfonction temporo-mandibulaire? Nous ne pouvons pas accepter cette affirmation qui finalement aboutit à dire que la maladie est la normalité. Ou pire, que le besoin de prise en charge occluso-articulaire concernerait 85 à 90% des personnes « civilisées ».

Cette vision des états sains et malades, on peut l’imaginer, s’appuierait sur des critères précis et contrôlables. L’auteur nous parle effectivement de « preuve »: « Nous faisons de plus en plus souvent la preuve que les problèmes de l’ATM sont responsables d’une multitude de symptômes locaux et systémiques qui ressemblent à ceux d’états pathologiques sans relation ». Cette opinion, qui n’évoque aucun diagnostic mais des états pathologiques indéfinis, qui prétend s’appuyer sur des preuves et mettre en évidence des relations de causalité, n’est pas recevable en l’état. Elle constitue plutôt une porte ouverte à des indications thérapeutiques non fondées, à des interventions aléatoires et une mise en danger des patients.

Cyril Gaillard, s’appuyant sur les travaux de B. Jankelson et Casey Guzay (références non citées en bibliographie) se croit autorisé à affirmer: « cependant, la notion que le problème fondamental est une occlusion non fonctionnelle avec ses effets sur la physiologie de l’organisme total fait de plus en plus l’unanimité. » Que signifie cette phrase étrange? Est ce l’unanimité qui fait la vérité scientifique?  Une telle position place l’article dans l’ordre de la croyance donc à l’opposé de la démarche scientifique. Et d’ailleurs l’auteur n’hésite pas à définir la vérité occlusale, la vraie vérité occlusale!

« Nous obtenons cette position (l’occlusion neuromusculaire) par une trajectoire de fermeture involontaire isotonique de la mandibule, provoquée par TENS (il s’agit du matériel de stimulation électrique proposé par Jankelson) à partir d’une vraie position de repos… Le point de départ de cette trajectoire de fermeture se situe à la vraie posture de repos de la mandibule où les muscles de la mandibule, du visage et de la bouche sont à leur longueur physiologique optimale de repos…cette VRAIE position de repos de la mandibule est ainsi choisie… »

Franchement, que Cyril Gaillard ait sa propre idée de la vérité…quoi de plus normal. Par contre il est très choquant que cette vérité puisse, sans la moindre preuve, sans le moindre soutien scientifique, être présentée comme la vérité de la physiologie humaine globale. Que cet auteur trouve des patients pour le suivre, après tout, pourquoi pas, car il est certainement en mesure, au cours des traitements, d’adapter ses concepts. Et puis la confiance ne se négocie pas. Mais nous sommes surpris de voir que des formations sont organisées, et apparemment suivies par des chirurgiens dentistes, pour diffuser ce concept « d’occlusion neuromusculaire ».

Que recherchent les thérapeutes qui se hasardent dans ce type de formations?

Attendent-ils une formation réellement scientifique ou sont-ils prêts à suivre les conseils de gourous?

La dentisterie, et l’occlusodontologie en particulier, sont-elles si peu exigeantes que l’on puisse publier, sans remise en cause, des articles tels que celui que nous venons d’évoquer?